La Coupe Obscure

 

1 — Insouciance

Soir d’été, les dernières fleurs gonflent, se pressent.
Le ciel acide appelle un départ,
et les motos de mer jouent à faire des huit, des arabesques et des figures,
donnant forme au danger.
Le pont de Brooklyn devient guirlande,
sur la grisaille de la baie et des appontements.

Nous avions renoncé à nous asseoir
dans ce jardin, au cœur des immeubles,
inondé de l’eau des tourniquets,
où pourtant les enfants s’éclaboussaient en criant;
tout proches, des téléphones publics, joyaux d’acier,
semblaient attendre la voix qui lie les êtres.

La mer, on ne la voyait pas;
la nuit pénétrait nos paroles et les vagues renaissaient sans bruit.

2 — La coupe obscure

Ce fut à nouveau la joie, l’oubli.
qui eût dit que nous buvions la coupe obscure,
que les pales, dans l’air, emportaient les mots,
doucement, la rosée devenait fleur dans la gorge,
la carte des étoiles se défaisait,
elles nous frappaient de leur froid
ou palpitaient, lointaines,
de l’éclat coupant qui crisse dans la mémoire.

La grève était maintenant délaissée de ses vagues,
de son vent; la nuit pesait sur les maisons.

3 — Travestissements

Revenir vers l’ombre des tilleuls
et le bruit du torrent, si loin désormais.
S’agit-il bien de cela?

Faire un pas, avant la nuit,
yeux fixés sur
un maître disparu, redire sa parole,
y confronter ce jour?

La teinte du rêve nuance l’automne.
Combien de fois revint cette saison!
Voici la gravure d’un intérieur
où nous fûmes autrefois, je la regarde,
accueillant le sentiment neuf,
mis en habit mythologique.

Nous redescendons vers des salles
souterraines, consacrées aux dieux anciens,
où le collectionneur a rassemblé
les formes de la croyance.
Le gardien évoque l’idée
de nous travestir l’un l’autre
des costumes
que nous aurions imaginés.
Mais, dans l’ombre, à l’angle de l’escalier,
un cri.

Un jour aussi, dans la prairie
aux tombes grises, nous lisions
leurs vers effacés; il commençait à pleuvoir.

Chantal Bizzini, from Désaffecté.

The Dark Cup

1—Carelessness

Summer evening, the last flowers swell, crowd each other.
The acid sky calls for a departure,
and the motorboats play at making figure eights, forms and faces,
giving shape to danger.
The Brooklyn Bridge becomes a garland
on the greyness of the bay and the landing docks.

We had given up on sitting
in this garden, at the heart of the buildings,
inundated with water from the sprinklers,
where nonetheless children splashed crying out:
very close by, the public telephones, steel gems,
seemed to wait for the voice that links beings.

The sea—we did not see it;
night penetrated our words and the the waves were reborn soundlessly.

2—The Dark Cup

That was renewed joy, the oblivion,
who would have said we were drinking the dark cup,
that the pale ones, in the air, were carrying off words,
gently, the dew became flower in the throat,
the map of the stars was unraveling,
they struck us with their coldness
which beat, at a distance,
with the cutting blow that scratches into memory.

The shoreline was now abandoned by its waves,
by its wind; night leaned on the houses.

3—Disguises

To return toward the shadow of the lindens
and the roar of the torrent, once so distant.
Is this really the question?

To take a step, before night,
eyes fixed on
a vanished master, to speak again his word,
confront his word to this day?

The tint of dream nuances autumn.
How many times this season returns!
Here is the engraving of an interior
where we were once, I watch it,
greeting the new feeling,
cast in mythic clothing.

We go down again toward the rooms
underground, consecrated to ancient gods,
where the collector has gathered
the forms of belief.
The guardian evokes the idea
of us disguising one another
with the fancy dresses, the costumes
that we would have imagined.
But, in the shadow, at the angle of the staircase,
a cry.

One day also, in the prairie
of grey tombs, we read
their worn-away verses; the downpour began.

Translator:  Marilyn Kallet